Une brève série de Talks, proposés prochainement à Fribourg par la Swiss Tech Association, nous invite à découvrir la culture d’entreprise en pratique, remise au goût du jour. Je saisis l’occasion de partager une réflexion sur ce sujet passionnant.
Parent pauvre des méthodes de gestion durant de nombreuses années, restée dans l’ombre de la rentabilité et de la promotion du produit, la culture d’entreprise revient en force. Les lieux de travail ont été transformés en lieux de vie. Tant les collaboratrices/-teurs de l’entreprise que les consommatrices/-teurs cherchent à s’identifier à une vision du monde. Toutefois, ces visions sont diverses et les tendances peuvent se combiner les unes aux autres. Comment positionner son entreprise ou son institution publique dans ce contexte ? De nouveaux outils permettent d’effectuer sereinement les démarches. Celles-ci en valent largement la peine, les invités des prochains Talks viendront en témoigner.
Quelques repères : de Parsons à Hampden-Turner
La culture d’entreprise n’est pas en premier lieu le fait de psychologues du travail, de spécialistes en innovation, en organisation industrielle ou en communication. Elle a toujours existé dès lors que des groupes de personnes ont exercé des activités structurées en une organisation. La culture d’entreprise comme objet d’étude systématique apparaît plus récemment avec les travaux de recherche en sociologie.
À ce titre, le sociologue Talcott Parsons a énoncé des principes corroborés par les recherches qu’il a menées jusque dans les années 1960. Elles ont permis dans un deuxième temps une meilleure compréhension du phénomène de culture d’entreprise. Talcott analyse les interactions interpersonnelles dans la société selon des dimensions ou critères génériques (patterns variables), pas plus d’une dizaine : affectivity, affective neutrality, self-orientation, collectivity-orientation, universalism, particularism, ascription, achievement, specificity, diffusity. On en tire des conclusions quant aux avantages et inconvénients de comportements type dans différentes sociétés. L’intérêt de cette approche pour les entrepreneurs de la fin du 20e siècle est évident : réussir l’internationalisation de leur organisation.
On peut citer les travaux de Trompenaars et Hampden-Turner qui s’efforceront d’observer tout au long de leur carrière les différences culturelles aux quatre coins de la planète : sur le lieu de travail et en dehors de celui-ci, concernant par exemple les techniques de gestion, les relations d’affaires ou les limites de la sphère privée.
Un tournant avec Schein
Leur démarche privilégie un point de départ, formalisé par Edgard Schein dès 1992 (publication de Organizational culture and leadership; puis The corporate culture survival guide). Il s’agit des 3 cercles de la culture d’entreprise : artefacts, valeurs, prémisses. Les artefacts sont perçus, sensibles, voire architecturaux, grandiloquents. Les valeurs sont choisies de manière consciente et font l’objet d’un effort de diffusion. Les prémisses sont les croyances qui fondent la culture d’entreprise. Non écrites, relevant des non-dits, les prémisses jouent un rôle important car elles peuvent renvoyer à l’inconscient. Elles peuvent être vécues comme imposées d’autorité ou immuables, impossibles à remettre en question, et donc potentiellement oppressantes.
Hasting, Sinek & Co : la popularisation
La partie visible de ces démarches en entreprise s’est souvent limitée à la formulation de la vision et de la mission, voire l’adoption d’une charte d’entreprise au début des années 2000. Mais les temps changent. Des crises de confiance à répétition compromettent le climat des affaires (faillite Enron, scandale des subprimes). En août 2009, la société Netflix jette un pavé dans la mare avec la publication de son «Culture deck». Patty McCord et Reed Hasting présentent leur démarche avec ces mots en ouverture: « When you are tempted to control your people, ask yourself what context you could set instead. »
En septembre de la même année, Simon Sinek pitche son «Start With Why» et ses 3 cercles concentriques : Why, What, How. En plaçant l’effort initial de la réflexion sur le pourquoi, la raison d’être de l’entreprise et sa relation au monde, il formalise une démarche qui permet à toute organisation de travailler efficacement sa propre culture d’entreprise. Son livre sort en octobre 2009. Son pitch devient rapidement le «TED’s third most popular talk of all time».
Les approches centrées avant tout sur la culture organisationnelle sont reléguées au second plan (Cameron et Quinn avec leur typologie et leur modèle, par exemple; ou celle de la psychologie du travail, du modèle des Big Five à l’approche cognitive de la gestion des ressources humaines). Ces approches sont importantes et utiles mais ne peuvent constituer le point de départ d’une réflexion sur la culture d’entreprise.
Les outils d’aujourd’hui
Dix ans plus tard, toutes les entreprises technologiques qui se respectent ont leur Culture deck publié et bien mis en pratique. On relève quelques doutes exprimés récemment, selon lesquels certaines entreprises, dont Netflix, ont tant changé durant ces dernières années que leur Culture deck devient difficile à faire évoluer sans en retravailler les fondements. La démarche n’est toutefois pas remise en cause. Elle en sort renforcée. Par ailleurs, elle n’est pas restée cantonnée aux domaines technologiques. Elle s’est diffusée progressivement dans tous les secteurs d’activité.
De nouvelles plateformes dédiées au travail collaboratif ont été développées, centrées sur la culture d’entreprise et la gestion des connaissances. Elles permettent à l’ensemble des collaboratrices/-teurs de mettre en pratique des valeurs ou de trouver plus facilement les repères de la culture d’entreprise lors d’actions type. À noter qu’elles peuvent aussi accompagner une démarche de responsabilité sociétale des entreprises, une aide bienvenue pour surmonter la difficulté que peut représenter la logique normative de cette démarche.
Du concret dans les gestes quotidiens
Voici un ensemble de contextes particuliers, afin de bien saisir le caractère concret de la culture d’entreprise : le recrutement et l’accueil de collaboratrices/-teurs, le suivi de leur parcours professionnel, la préparation d’une réunion, la prise de note, l’élaboration d’une feuille de route ou d’une offre client. De même, la gestion des espaces, la relation au temps, la constitution d’équipes et leur suivi, la tenue d’un calendrier annuel comportant les moments marquants de l’année, la gestion d’événements réguliers au cours de la semaine, du mois, du semestre. Plus importants encore, la relation et le contact client, ou avec un fournisseur, une partie prenante (voisinage, politique, milieux associatifs, jeunes, retraités, demandeurs d’emploi), le public, la famille, un concurrent, un mentor, un investisseur ou une autre source de financement.
Concernant les plateformes digitales proposées de nos jours, plusieurs perles méritent d’être mentionnées. Notion.so est très réussie. Basée à San Francisco, la plateforme accessible en ligne s’avère bien adaptée pour débuter avec une équipe et grandir rapidement. Rationalk.ch est une solution qui permet de répondre de manière efficiente aux besoins des PME. Basée dans le canton de Fribourg, son équipe est en mesure d’intervenir sur site en Suisse romande. Citons encore Loop Email, un outil d’appoint qui s’inscrit lui aussi idéalement dans le contexte de besoins orientés culture d’entreprise. De même, on a apprécié les cas pratiques et les documentations disponibles sur Culturegene.ai et Notion.so.
Pour conclure cet article, on se réjouit de découvrir les approches pertinentes des Speakers programmés pour les prochains Talks et de profiter d’échanger avec eux sur place. Le 19 février, Steph Cruchon partagera son témoignage et ses pistes pour mieux innover en entreprise. Le 17 mars, Martin Gysler exposera l’importance du facteur humain et de la culture d’entreprise pour le succès de la transformation numérique.
Bons Talks à toutes et à tous !
Je réalise des mandats de conseil et travaille aussi en entretien, dans les espaces de coworking Urbanfish.